Art Exhibitions

by Art Now Database

Paris

Semiose

On now

  • Pour sa première exposition à la galerie Semiose, Mathieu Cherkit présente quinze toiles qui partagent une unité de lieu, toutes prenant naissance dans ou aux abords de sa maison-atelier. Cette cohérence apparente est avant tout le prétexte à une recherche picturale sur la question des points de vue. La maison n’est qu’un contexte, une amorce, et ses objets des éléments de composition. Chaque peinture travaille le regard – à quels endroits celui-ci se pose, et comment la peinture le reconstruit. L’artiste agrège, combine, articule et fusionne les déplacements du corps et le parcours des yeux, faisant de l’espace familier et quotidien un endroit d’expériences visuelles sans cesse renouvelées. Cette pluralité des points de vue tient d’abord à la temporalité de réalisation des toiles, peintes dès le milieu de la journée en suivant une méthode précise : chaque partie est travaillée à la même heure afin de bénéficier d’une lumière égale jour après jour. Ainsi, dans Sleepy solo (2026, comme toutes les œuvres de cette exposition), les fleurs au pied du lit ont été traitées à un moment défini, distinct de celui du couvre-lit, pourtant tout proche, réalisé à une heure plus tardive. Chacun des tableaux de Mathieu Cherkit possède sa chronologie interne, qui se répète quotidiennement jusqu’à son achèvement. Le diptyque Tendrement matérialise plus encore cette progression des gestes au fil de la journée et de l’avancement de l’œuvre : sa partie gauche, dans la lumière du jour, glisse peu à peu sur le pan droit dans la pénombre de la soirée, durant laquelle il a été peint à son tour. Se passant de la photographie, Mathieu Cherkit travaille dans un aller-retour entre la mémoire, ses esquisses et des observations sur place. L’esquisse lui sert à poser à grands traits la structure, les plans et les couleurs, tandis que certaines toiles peuvent être directement peintes face au sujet. Ainsi, pour Yelo Flow, le chevalet a été sorti de l’atelier pour être placé face aux marches. L’étape du croquis n’était pas utile, tant le motif de l’escalier est récurrent et travaillé dans toute l’œuvre. Chez Mathieu Cherkit, la justesse du point de vue importe plus que son exactitude. Pour cette raison, l’artiste ne recourt pas à une mise au carreau quand il transpose le sujet du carnet à la toile. Aucune n’entretient de rapport d’homothétie avec le réel : chaque peinture se veut fidèle à la perception et aux impressions éprouvées. Si la photographie ne fait pas partie de son processus de recherche, l’artiste intègre en revanche des points de vue proches de ceux d’une caméra et de ses mouvements. Dans Orval, la vue en plongée sur le ruisseau accentue la distorsion des branches quand celles-ci pénètrent l’eau boueuse. Octogone est probablement l’œuvre où le regard cinématographique est le plus actif. Le cadrage resserré confère de la saillance aux formes géométriques : le contour de l’évier qui donne son titre à l’œuvre enserre les cercles de l’assiette et de la bonde ; dans la partie haute du tableau, les formes cylindriques du verre et de la casserole leur font écho et les prolongent. La composition de l’image a comme suivi le déplacement d’une caméra, d’abord en vue plongeante sur l’évier pour ensuite se redresser et étirer les cercles en cylindres. L’image paraît également construite selon un cadrage resserré sur une partie de l’évier dont on devine, à droite, la présence d’un deuxième bac. Ces hors-champs sont nombreux dans le travail de Mathieu Cherkit, en particulier dans les petits formats réalisés en extérieur. Ribes rubrum, Papaver rhoeas et Alcea rosea extraient les végétaux de leur environnement pour les cadrer de façon à en souligner la structure et les valeurs de rouge et de rose. Partout, la perspective est de guingois – ou plutôt, elle est multiple. Dans Matière noire, une gazinière, sur laquelle repose une casserole d’œufs, est à la fois vue d’en haut, de côté et de biais. Tout élément – brûleur, grille, bouton – est peint selon l’angle le plus intéressant pour le montrer, le tout donnant lieu à une combinaison de points de vue qui rappelle les fondements du cubisme. Ces perspectives hybrides au sein d’une même toile peuvent aussi être envisagées comme la rencontre de plusieurs hauteurs du regard : celle du peintre, adulte, et celle d’un enfant qui apercevrait l’objet sur la pointe des pieds. Dans une autre peinture, La Toilette, le point de fuite paraît abaissé, comme si le peintre avait descendu le chevalet. Les œuvres de Mathieu Cherkit rappellent ainsi toute la bizarrerie qu’il y a, étant enfant, à parcourir et habiter des espaces démesurément hauts, démesurément grands, où l’on se hisse sur chaque meuble, où tout objet suscite la curiosité et peut être détourné de sa fonction première. Le jeu parcourt en effet toutes les œuvres de Mathieu Cherkit : il y a des jeux reproduits en peinture, comme la carte Pokémon jouxtant un assemblage de pains et de baguette ( Du pain et du jaune ) ou la console précieusement tenue dans les mains ( Côme ), mais également des motifs enfantins. En creux, une soucoupe volante survole l’évier d’ Octogone, un personnage se fond dans un genou dans Côme, une paire de cerises se camoufle dans Papaver rhoeas, ou un poisson dans Forteresse. Ces dessins s’enfoncent dans l’épaisseur de l’huile, appliquée en couche épaisse, lorsque les fonds sont préparés. Ils sont ensuite recouverts au moment où la toile est achevée, camouflés derrière ses jus, et suscitant chez qui la regarde la curiosité de découvrir une image enfouie. Le jeu infuse jusque dans l’amoncellement de chaises rouges de Red Glitch, dont les nombreux plans posent des défis picturaux. Il ne s’agit ainsi jamais de peindre comme un enfant, mais de faire coexister, dans la peinture, son regard et celui de l’adulte. Chacune des toiles de Mathieu Cherkit révèle une grande attention au cadrage. Dans sa peinture qui joue avec les épaisseurs et déborde les arêtes nettes du châssis, on perçoit combien est engagée la question du cadre. Travailler les tableaux de la sorte amène également des questions d’objet et de fragment, soit le rapport de la peinture à la matérialité – celle des choses représentées, ou de la peinture même. L’épaisseur, qui permet des repentirs, complexifie le travail du détail, puisque le grain de la toile a disparu derrière les couches successives. Placés à la lisière de la toile, l’abeille réelle et son double peint dans Forteresse n’en apparaissent que plus délicats. On a pu écrire que le travail de Mathieu Cherkit était figuratif ; que, par ailleurs, il empruntait à l’abstraction ; que, in fine, il dépeignait son environnement domestique. Ces remarques, qui toutes permettent d’appréhender une partie de sa production picturale, mettent l’accent sur ce qui est figuré, là où ce sont les toiles dans leur entier qui méritent d’être appréciées. Peut-être est-ce en s’intéressant à leurs dimensions qu’on peut le mieux approcher la recherche menée par Mathieu Cherkit : chaque format est choisi parce qu’il est à l’échelle de l’objet représenté. Ce n’est pas tant le réalisme du regard qui est en jeu que le rapport singulier qu’entretiennent le format de l’objet et le format de sa représentation. De cette pratique où la toile est à l’échelle de l’objet, lui-même distordu par les points de vue successifs posés sur lui, se dégage ainsi une étrangeté. Avec leurs plans enchevêtrés et leurs contours fuyants, comme si la peinture s’écoulait, ces scènes du quotidien nous placent dans la position de regardeur·euses halluciné·es, scruté·es en retour par les yeux jaunes de Chat noir. Camille Richert
    Description

    Tendrement

    Until 31 Oct 2026

    Tendrement at Semiose, Paris

Coming soon

  • Françoise Pétrovitch, Exposition personnelle

    7 Nov 2026 – 23 Dec 2026

    Françoise Pétrovitch, Exposition personnelle at Semiose, Paris
  • Adrien Chevalley, Exposition personnelle

    7 Nov 2026 – 23 Dec 2026

    Adrien Chevalley, Exposition personnelle at Semiose, Paris
Recent past exhibitions
  • Il existe un double paradoxe au centre de la pratique de Stefan Rinck, engendré par la forme même de ses œuvres. En s’inscrivant dans un abondant héritage symbolique, celles-ci semblent porter la promesse d’un mode d’existence et d’une finalité rituels. Or, la vitalité de l’œuvre de Stefan Rinck se loge précisément dans la tension produite par le détournement de cette attente, qui ouvre un espace de réflexion sur la persistance des représentations symboliques. Sa foule de personnages puise dans l’imaginaire des figures gardiennes et des divinités zoomorphes traditionnellement associées à des édifices sacrés à travers les cultures humaines. De la Mésopotamie à l’Égypte ancienne, de la Mésoamérique aux cathédrales gothiques occidentales, l’architecture des lieux de culte a presque toujours inclus — sur les façades, aux seuils, ou à l’intérieur des espaces cérémoniels — des sculptures aux fonctions précises : rôle de gardien (fonction apotropaïque, destinée à repousser le mal), incarnation de divinités, affirmation d’une puissance politique, narration d’une histoire collective, ou encore métaphore de vertus qu’il conviendrait de manifester. Stefan Rinck évolue dans ce vaste répertoire avec une liberté érudite. Totems, statues monumentales, éléments de mobilier ritualisés, petits êtres-gardiens, ou encore caricatures de la moralité, son œuvre répond à la majorité des typologies sculpturales. Stefan Rinck opère, en un sens, « à la Warburg », en composant ce qui pourrait être perçu comme une planche supplémentaire de L’Atlas Mnémosyne consacrée au vocabulaire sculptural de la dévotion. Il mélange ainsi constamment les époques et les styles, jusqu’aux éléments les plus contemporains qui font référence à des formes issues d’une dévotion sans culte, où écrans, mascottes Labubu, figurines dinosaures et personnages de jeux vidéo occupent désormais la place d’icônes quotidiennes. Au premier abord, ces œuvres, en faisant référence à un vaste héritage sacré, créent donc la promesse implicite qu’elles peuvent non seulement représenter, mais surtout incarner, un rapport au sacré. C’est ici qu’apparaît le premier paradoxe. Les sculptures auxquelles Rinck se réfère sont, dans leurs contextes d’origine, indissociablement liées à un espace de culte ; elles n’existent que parce qu’un lieu précis — un bâtiment dans la majorité des cas — leur confère une fonction. Leur sens est donc spatialement assigné. Or les sculptures de Rinck, elles, sont dé-spatialisées : elles ne possèdent pas, a priori, de contexte architectural prescrit. Contrairement aux objets dont elles s’inspirent, elles sont même vouées à traverser plusieurs espaces au cours de leur existence : atelier, galerie, musée, jardin ou maison de collectionneur. Pourtant, elles semblent porter en elles la mémoire d’un seuil, d’une façade ou d’une niche sans jamais pouvoir les habiter. Cette tension entre la référence à des formes profondément situées et leur déracinement volontaire constitue l’un des ressorts essentiels de l’œuvre de Stefan Rinck, particulièrement lisible dans cette exposition chez Semiose où le motif de la barque et de la traversée évoque le passage. Le second paradoxe touche à la question de l’aura. Les sculptures de Stefan Rinck semblent en effet dotées d’une présence singulière. Leur apparence souvent zoomorphique n’y est sans doute pas étrangère, tant elle suggère une vie intérieure qui excède leur simple matérialité. Ce dépassement est aussi dû à la technique de la taille directe de pierre qui inscrit ces sculptures dans une continuité symbolique et une épaisseur historique, en convoquant les imaginaires décrits plus haut. Ensemble, ces deux éléments contribuent à charger les œuvres d’une aura, entendue au sens de Walter Benjamin comme un rapport au « lointain », souvent chargé d’un sous-texte sacré. Pourtant, si les personnages de Stefan Rinck semblent habités, ils paraissent également conscients de leur absence de réelle fonction rituelle. À cet égard, ils semblent armés d’une certaine auto-réflexivité : ils s’ennuient, cherchent à se distraire ou imitent les gestes d’un rituel absent. Ici, ils rament, engagés dans une course aux accents absurdes. Mascarade et déguisement participent aussi de cette sensation : ces personnages, en attente d’une affectation qui n’arrive pas, jouent aux divinités jusqu’à l’absurde : ainsi de Croc Pope ou Castle Maiden, dont les costumes volontairement inadéquats contribuent au ton malicieux de l’exposition. On pourrait ainsi dire de la pratique de Stefan Rinck qu’elle relève d’une esthétique du désœuvrement, où les figures incarnent à la fois la mémoire d’une charge sacrée et l’impossibilité de l’exercer. Mais si la pratique de Stefan Rinck semble ainsi paradoxale, elle tire sa vitalité précisément de ces déplacements, en recentrant notre regard sur les mythes et les rituels collectifs comme objets d’étude en tant que tels. De nombreux penseurs et philosophes, de Cornelius Castoriadis à Carl G. Jung ou Georges Bataille ont théorisé le retour à l’imagination, aux archétypes et aux mythes en temps de crise sociale. Pour résumer la transition que nous vivons actuellement, Federico Campagna propose dans Technic and Magic, The Reconstruction of Reality (2018) une grille de lecture particulièrement utile. Il suggère que nous vivons l’épuisement du régime de réalité lié à la rationalité technico-capitaliste, devenue incapable de produire du sens, et que lui succède un nouveau régime fondé sur la magie, comprise comme une ontologie de l’indétermination, de l’imagination et de l’ineffable. Les figures de Stefan Rinck cristallisent cette bascule : d’abord la perte de repères de nos sociétés, encapsulée dans le paradoxe spatial des œuvres, puis la perte de sens collectif, suggérée par leur désœuvrement et leur humour mordant. Ce qui reste est donc uniquement l’image formelle du symbole et du rituel, à la fois contenant figuratif et contenu abstrait de l’œuvre, comme une entreprise de recouvrement d’une forme de magie dans notre rapport au monde. Si l’on en revient au motif de la barque, il est facile de penser à l’héritage symbolique de la rivière comme lieu de passage entre deux états, nous pourrions dire ici entre deux régimes de réalité.
    Description

    Paddling Between Two Realities

    Ended 7 Mar 2026